Il y a maintenant vingt-huit ans que le festival d'Asilah existe et, excepté une session en 1995, se tient et se maintient chaque année avec une régularité d'horloge. Créé ex nihilo par Mohamed Benaïssa, à l'époque député et membre du Conseil municipal, et Mohamed Melehi, artiste peintre, il a modelé, par touches successives et grâce à un travail patient et laborieux de ses promoteurs, le visage de la petite cité balnéaire de l'Atlantique.
C'est le moins que l'on puisse en dire. Il a donné la mesure de ce que la culture et l'art sont capables de générer sous la forme d'une conscience universelle où les frontières se bannissent, les différences s'estompent et la création règne dans sa plénitude. Il a montré en particulier comment hommes et femmes, rendus un moment à eux-mêmes, peuvent se découvrir des vertus réciproques, s'apprécier voire s'aimer.
Il a ouvert grand l'espace de la culture et de l'échange. La petite ville, caressée par les vagues venues de loin, se transforme en phalanstère interculturel, charriant passions et idées, ouvrant large la brèche dans le mur de l'indifférence passive qui caractérise le rapport aux cultures étrangères et à l'Autre de manière générale.
La première édition du Festival culturel international d'Asilah - ce fut ainsi son véritable intitulé - était lancée alors qu'il n'existait, hormis le traditionnel festival de Marrakech, aucune autre manifestation analogue. Ce fut à la fois l'hommage à la culture et son bain de jouvence, ce fut surtout une vive réaction à l'état de délabrement dans lequel était plongée cette merveilleuse cité qui avait, dans les temps lointains déjà, servi de comptoir et de place forte aux Carthaginois, aux Romains, aux Portugais et aux Espagnols.
Mohamed Benaïssa n'avait pas de termes assez directs pour exprimer sa révulsion contre la marginalisation d'Asilah : “ Une honte, disait-il, la ville jonchée d'ordures, les égouts et les murs effondrés, l'électricité inexistante… ”. Que faire ? Réagir, associer la population à la relance, forger une conscience sur la nécessité qu'il n'est de salut qu'à l'intérieur et par l'intérieur. Si bien que, une fois le festival culturel lancé, les habitants d'Asilah étaient conviés à participer, pour ne pas dire à prendre en charge, la réhabilitation de leur ville.
Des séances de peinture murale étaient organisées, des ateliers d'arts graphiques et de céramiques étaient mis sur pied, ils faisaient à la fois partie du programme officiel du festival et constituaient une pédagogie d'appel, une éthique de participation. “Culture et art au service du développement ”, tel était le titre de la campagne murale auquel la population, timorée et quelque peu réticente dans un premier temps, engagée ensuite, était conviée à adhérer.
Ce qu'elle fit au motif qu'elle était en possession de sa ville et du destin de celle-ci, l'argument de la propreté et de la qualité environnementale jouant à plein. Quand on regarde rétrospectivement les retombées d'une telle pédagogie collective, on mesure à quel point aussi elle relevait de la démocratie participative.
Aujourd'hui, Asilah est dotée d'un Palais de la culture, du Centre Hassan II pour les rencontres internationales, de la bibliothèque du Prince Bandar et d'autres infrastructures ; la médina a été réhabilitée, le mouvement de rénovation, au fur et à mesure que les éditions se succèdent, est mené sans discontinuité.
Les succès appelant le succès, le forum culturel d'Asilah a suscité des émules, au point qu'en 2004, Cheikh Hamad Ibn Issa Al Khalifa, de l'Etat de Bahrein, lança un événement similaire dans son pays, inspiré des mêmes caractéristiques et, manière d'hommage, établissant un lien avec le festival d'origine. Là aussi, il s'agissait de conférer à la créativité sa pleine mesure et à la culture son rôle de pivot dans la réforme politique et démocratique.
Il y a une continuité discursive incontestable dans cette tradition de débat initié à Asilah depuis 1978. C'est que dans le vide culturel qui caractérisait cette décennie d'assoupissement, le festival d'Asilah a constitué une sorte de scansion radicale, il a précipité une série de notions auxquelles notre paysage n'était nullement habitué dont celles de la réforme irréversible, du dialogue et de la tolérance secouaient ainsi un socle immobile de certitudes.
Académiciens, politologues, anthropologues, ethnologues, historiens, économistes en développement, poètes, écrivains, cinéastes et artistes avaient pris pied de manière régulière. Ils engagent encore un débat contradictoire, une joute renouvelée, jaugeant l'évolution des sociétés, appréciant avec un esprit critique la mesure des choses. C'est un modus operandi qui s'ordonne continuellement à l'actualité du savoir, mettant en exergue les expériences étrangères, les comparant ensuite avec les nôtres, dressant ici continuités et là ruptures…
C'est peu dire que le moussem culturel d'Asilah est une permanente mise à jour de nos croyances et de nos certitudes. Programmé sur une longue période d'été, c'est-à-dire un mois plein, il focalise ses activités sur le débat, notion radicale ici, prise dans son assertion philosophique parce qu'elle est à la fois processus, instrument et objet de réflexion, et qu'elle délimite des règles aux uns et aux autres. Enfin elle implique un processus d'élaboration et de réflexion partagées.
Dans le même souci, cette année la session de l'université d'été Al Mouatamid Ibn Abbad a fixé les jalons et le programme au Centre Hassan II des rencontres internationales. Pas moins de 6 colloques dont “Le projet des Etats-Unis d'Afrique, quel avenir ?” ; “Le centenaire du président Léopold Sédar Senghor” ; “ La dynamique du renouvellement dans le monde de l'islam aujourd'hui ” ; “ Hommage au penseur et écrivain marocain Abdelhadi Boutaleb” ; “L'Etat nation et l'ethnicité, le cas de l'Amérique latine” ; “Les médias dans le monde arabe et la communication avec l'Autre”.
Tous ces thèmes ne font-ils pas, comme on le voit chaque jour, partie du champ méthodologique de la quête à laquelle se livrent responsables et intellectuels de tous bords ? Ne s'invitent-ils pas en vérité, comme le disait Hegel, à notre “ conscience déchirée ” ? Il y a là manifestement une volonté proclamée des promoteurs du moussem d'Asilah d'aborder la problématique globale non pas de l'humanité, mais de l'homme, dans ses soubassements culturels, subjectifs, dans la quête de sa propre souveraineté.
Le festival prévoit également, ce qui constitue sa deuxième dimension, deux grandes expositions de peinture, prévues dans la galerie du Centre Hassan II des rencontres internationales et à la bibliothèque Prince Bandar Ben Sultan. Il prévoit, d'autre part, des concerts de musiques, en provenance d'Allemagne, du Chili, d'Autriche, d'Espagne, d'Italie, du Japon, du Portugal, de Syrie, de Tchéquie, de Tunisie, du Sénégal, du Mexique et du Maroc.
Citadelle du savoir et de la connaissance, Asilah n'est pas seulement le forum qui s'est imposé, à force, elle est à présent une sorte de lieu de réconciliation de l'Homme avec lui-même, du repos des consciences.
MAP
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