Difficile à dater avec précision ou parfois même de manière approximative, la question du peuplement et de ses étapes les plus déterminantes renvoient inévitablement aux origines et aux traces archéologiques et autres laissées ici et là par les premiers habitants du pays. Les restes humains les plus anciens (ceux d’un Atlanthrope), découverts dans des carrières de grès près de Sidi Abderrahmane (au sud-ouest de Casablanca), remontent à plus de 200.000 ans. Les gravures rupestres du Haut-Atlas (Yagour et Oukaïmiden) et du Sahara décrivent quant à elles les activités des habitants au néolithique et témoignent du passage à l’âge de bronze. Elles indiquent que l’agriculture était pratiquée dans le pays bien avant l’arrivée des Phéniciens sur ses côtes, soit au XIIème siècle avant J.C. d’après la tradition gréco-latine.
« Lorsque les auteurs grecs et romains font allusion aux populations lybiques les plus occidentales, écrit Gabriel Camps dans un ouvrage consacré aux origines de la Berbérie, ils les nomment Maures plutôt que Numides… Il est en fait probable que la distinction entre Numides et Maures est plus ancienne si, comme on l’admet généralement, le nom de Maures n’était qu’une simple désignation géographique, d’origine phénicienne ».
A propos des contacts des populations autochtones avec le monde extérieur, Hérodote rapporte qu’ « il y en Lybie, au-delà des Colonnes d’Hercule un pays qu’habitent des hommes. Lorsque les Carthaginois arrivent chez ces peuplades, ils déchargent leurs marchandises… puis remontent à bord et allument des feux… Lorsque les indigènes voient la fumée, ils viennent sur le bord de la mer, placent de l’or vis-à-vis des marchandises et s’éloignent. Les Carthaginois débarquent (alors): si l’or leur semble égal au prix des marchandises, ils le prennent et s’en vont, sinon ils remontent à bord et attendent. Les indigènes reviennent et rajoutent de l’or... Ni les uns ni les autres ne sont malhonnêtes : les Carthaginois ne touchent pas à l’or tant qu’il ne leur paraît pas payer leurs marchandises et les indigènes ne touchent pas aux marchandises avant que les Carthaginois n’aient pris l’or ».
2 – La diversité ethnique, linguistique et religieuse:
Ces populations, rurales et citadines, ont évolué à partir du VIII° siècle dans un environnement marqué par une islamisation relativement rapide et la propagation de l’usage de la langue arabe (à un rythme nettement plus lent dans les zones de montagnes telles que le Rif, les chaînes de l’Atlas, et la plaine du Souss).
2-1 - Le fonds berbère : considérées comme les premiers habitants du pays, les populations qui descendent des Lybico-berbères et se reconnaissent dans le générique des « Imazighen » se subdivisent globalement en trois grands groupes. Et ce même si leurs origines (cananéennes ? asiatiques ?) et la nature de la langue libyque font toujours l’objet d’hypothèses non encore définitivement tranchées. Leur localisation correspond grosso - modo à des aires géographiques dont les limites réelles ont fluctué au cours de l’histoire. Les uns parlent le tachelhit (i.e. Souss), les autres le tamazight (Moyen-Altas) ou le tarifit (Rif). Certains d’entre eux ont fondé des principautés et, grâce à l’organisation politico - militaire et sociale qui était la leur, su, de manière générale, préserver leur indépendance et celle de leurs territoires (y compris leurs villes) face aux envahisseurs étrangers. Ils ont été ainsi en mesure de limiter la présence romaine (un triangle au nord-ouest de la Maurétanie dite Tingitane défendu par un « limes » dont Sala -Chellah- représentait la pointe la plus méridionale) et de réduire la portée dévastatrice des invasions barbares.
Comme le « limes », système combinant en général fortifications, accidents de terrain, et barrières naturelles, ne suffisait pas à la défense du territoire qu’ils occupaient et qu’ils considéraient essentiellement comme un moyen d’assurer la sécurité du Détroit (auquel Tariq Ibn Ziyad allait donner son nom par la suite, Gibraltar) et une sorte de glacis de protection de leurs possessions en Bétique (péninsule ibérique), les Romains essayaient de conclure des traités de paix et des trêves avec les tribus.
Une inscription retrouvée à Volubilis fait ainsi mention d’un traité avec les Baquates (tribus occupant une zone au sud et à l’est de Volubilis et allant du Moyen-Atlas à la Moulouya et probablement au Rif oriental, - Bokoya ?) : « A Jupiter très bon et très grand, aux dieux et déesses immortels et au génie de l’empereur César Marcus Aurelius Probus Auguste, à cause de la longue paix conservée avec Julius Nuffus et maintenant après la conférence tenue avec Julius Mirzil, frère de ce même Nuffus roi des Baquates, Clementius Valerius Marcellinus, homme très parfait, gouverneur de la province de Maurétanie Tingitane, après avoir confirmé la paix a posé et dédié cet autel, aux ides d’Avril sous le consulat de Massala et de Gratus » (13 avril, 230 après J.C.).
Après l’effondrement de l’empire romain, l’évacuation de la Tingitane sous l’empereur Dioclétien (284-305) et le passage dévastateur des Vandales (429), ce sont les Byzantins qui prennent la relève dans cette partie de l’Afrique du Nord. Leur occupation se limite à un territoire encore plus réduit comprenant notamment Tanger et Ceuta. Ailleurs prédominent des tribus, des fédérations et des principautés. Cette situation favorise les expéditions entreprises, au nom de l’Islam, notamment par Oqba ibn Nafi’ et Moussa Ibn Noçaïr.
« Quand il eut terminé avec le Maghreb Moyen, Oqba pénétra dans le Maghreb Extrême, écrit Ibn Idhari, au sujet des conditions initiales d’avènement de l’Islam au Maroc. Cela se passait en 62 [681-682]. Oqba fut le premier gouverneur musulman de la nation arabe qui pénétra dans ce pays. Il arriva à Tanger, ville à la tête de lquelle il trouva Yulian. Celui-ci fit la paix avec lui. Oqba partit pour la ville de Oualilia, à proximité du lieu où Fès devait être fondée… Il y trouva des rassemblements de Berbères qu’il combattit, il les mit en déroute et les poursuivit jusqu’au Draâ. De là il descendit au pays du Sahara jusqu’à Ighir an Yattouf… Il pénétra dans le pays des Sanhaja qui, dit-on, se soumirent sans combattre… Il mit le siège devant Aghmat et trouva des Berbères chrétiens… Puis il mit le siège devant Madinat Nafis… Oqba partit du oued Nafis et fit route vers Ouadi Souss. Là il envoya des messages aux tribus Guezoula. Elles arrivèrent à Ouadi Sous, embrassèrent l’Islam et s’en retournèrent… Oqba fit demi-tour et traversa le pays des Haha et Regraga… Il travers ensuite le ouadi Oum Rabi et poursuivit sa route jusqu’au Maghreb Moyen ».
Sanhaja, Masmouda et Zénètes forment les trois grands groupes berbères ayant joué un rôle de premier plan dans l’histoire du Maroc, concouru à doter l’Etat d’un fort ancrage historique et formé de vastes empires :
- Sanhaja : ils ont été selon les cas, nomades (Sahara), transhumants (Moyen Atlas) ou sédentaires (Rif et Prérif). De l’un de leurs groupes (Lemtouna) a émergé au milieu du XIème siècle la dynastie des Almoravides sous l’impulsion notamment de Youssef Ben Tachfine fondateur de Marrakech (1070).
« Chez toutes les tribus du désert, écrit à leur propos le géographe El Bekri, on porte constamment le niqab au dessus du litham, en sorte qu’on ne voit que l’orbite des yeux ; jamais… ils n’ôtent ce voile… Aux autres hommes qui ne s’habillent pas comme eux, ils appliquent un sobriquet… Leur nourriture consiste en tranches de viandes séchées que l’on pile, et sur lesquelles on verse de la graisse fondue ou du beurre. Chez eux le lait remplace l’eau comme boisson ».
- Masmouda : sédentaires essentiellement établis à l’origine dans l’Anti - Atlas, ils ont été eux aussi, avec notamment Mohamed Ibn Toumart (d.1130), le berceau d’un mouvement politico-religieux et militaire qui a abouti à la fondation d’une dynastie, les Amohades (XII - XIIIèmes sicles), et d’un vaste empire.
- Zénétes : éleveurs, nomadisant dans les hautes plaines et les plateaux de l’Oriental, réputés pour leur cavalerie, ils se sont également lancés à la conquête du pouvoir et donné naissance à une dynastie (XIII - XVème siècles), celle des Mérinides, qui a fondé Fès-Jdid (1276) et en a fait sa capitale.
2-2: Les Arabes : l’islamisation du pays, depuis le VIIème Siècle, suivie de la participation des nouveaux convertis, notamment une grande figure de l’histoire du Maroc et de l’Islam, celle de Tariq Ibn Ziyad, à la conquête de la péninsule ibérique (711) a précédé son arabisation. Des populations arabes en nombre substantiel n’ont, en effet, commencé à s’y établir, et à propager leur langue, qu’à partir de 1187 avec le transfert forcé par les Almohades, depuis l’Ifriquiya (actuelle Tunisie), de tribus hilaliennes. Celles-ci ont été installées principalement dans les plaines atlantiques, le Gharb en particulier. Au XIIIème siècle d’autres groupes arabes, les Maâqil, ont migré depuis l’Est vers les zones méridionales du Maroc en suivant la lisière Nord du Sahara.
2-3: Les Andalous : de nombreux Musulmans vivant dans la péninsule ibérique ont été contraints à l’exode après la chute de Grenade (1492). Ils se sont réfugiés en partie au Maroc et se sont établis essentiellement à Fès. Parmi eux figurait la famille de Hassan El Ouazzan dit Léon l’Africain.
2-4: Les Morisques : ces Musulmans andalous avaient accepté après 1492 une conversion de façade au catholicisme pour pouvoir rester en Espagne. Objet d’un décret d’expulsion pris en 1609 en raison de leur pratique secrète de l’Islam et du danger qu’ils représentaient, au regard des Chrétiens espagnols, dans l’éventualité d’une guerre avec le Maroc ou l’empire ottoman, ils se sont réfugiés principalement à Tétouan, Rabat et Salé.
2-5: Les Beldiyyines : appelés également «Islami-s» et «Mohajirs». Ce sont des descendants de Juifs de Fès convertis à l’Islam. De leur groupe étaient issus un important segment de l’élite marchande fassie s’adonnant au commerce à longue distance ainsi que de prestigieux oulémas ayant contribué au rayonnement de l’Université Qaraouiyyine (i.e. Abdeslam Gessous, Ahmed Mayyara)
2-6: Les Noirs : leur installation progressive au Maroc est largement liée à l’ancienneté des rapports entretenus par le pays avec l’Afrique subsaharienne et l’infiltration lente de populations du «Soudan» (actuel Mali) et du Guinée en direction du Touat, d’autres oasis du Sud, du Tafilalet, de la vallée de l’oued Draâ, et du Sous. Leur présence s’est accrue à l’époque des Saâdiens (i.e. campagnes du sultan Ahmed Al Mansour Dahabi d. 1603). De leur groupe est en partie issu celui des Haratines (i.e. hurr-tani : homme libre de 2° rang ?). Leur rôle a été important à l’époque du sultan alaouite Moulay Ismaël qui a essayé d’en faire la composante essentielle de son armée et le fer de lance d’un Etat fortement centralisé.
2-7: Les Juifs:
- Les Toshavim : les membres de ce groupe se définissant eux-mêmes comme des autochtones (Beldiyyines, litt. gens du pays). Ce sont les descendants de Juifs issus de la Diapora consécutive à la destruction du Temple de Jérusalem par l’empereur Titus en 70 après J.C. Diverses hypothèses font remonter l’arrivée de Juifs au Maroc à une date nettement plus ancienne, le Vème siècle avant J.C.
- Les Meghorashim : litt. Expulsés par les Rois catholiques. Ce sont les Juifs qui ont dû quitter la péninsule ibérique après 1492. Ils se sont établis aussi bien dans les villes (i.e. Fès, Mèknes, Marrakech) que les campagnes du Maroc (i.e. vallée du Todgha). Ils ont progressivement fait prévaloir les Ordonnances de Castille auprès de leurs autres coreligionnaires (i.e. interdiction de la polygamie).
- Les Marranes : en nombre nettement plus réduit que les Meghorashim, ils sont venus eux aussi d’Espagne et du Portugal. Leur « parcours » est, à certains égards, comparable à celui des Morisques : ce sont des Juifs qui ont accepté une conversion de façade au christianisme tout en restant attachés à la religion de leurs ancêtres. Par crainte de l’Inquisition, certains d’entre eux ont dû fuir pour pouvoir pratiquer ouvertement le judaïsme. Ils se sont établis, par petits groupes ou individuellement, aux Pays-Bas, dans l’empire ottoman et au Maroc.
Du point de vue canonique et abstraction faite de leurs origines et de la stratification socio-économique prévalant dans leurs communautés, les Juifs étaient tous régis par le statut de la dhimma (litt : protection) reconnu aux «Gens de Livre» en terre d’Islam et leur garantissant la liberté de culte, l’autonomie des tribunaux religieux, et le droit à la propriété ; l’une de leurs obligations canoniques étant le versement d’un impôt de capitation : la jiziya.
2-8: Les Oulouj : Il s’agit en général de descendants de Chrétiens faits captifs par les corsaires tétouanais ou salétins et qui se sont convertis à l’Islam. Tel est également le cas de déserteurs en provenance des garnisons espagnoles de Sebta et Mélilla ou de l’Armée d’Afrique et de la Légion Etrangère stationnées en Algérie.

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